Relations économiques, connectivité et innovation

«L’innovation dans le développement: l’avenir de la coopération internationale de l’Union européenne», discours de la HR/VP Federica Mogherini lors d’un débat public avec Bill Gates au Parlement européen

Bruxelles, 17/10/2018 - 20:00, UNIQUE ID: 181017_19
HR/VP speeches

«L’innovation dans le développement: l’avenir de la coopération internationale de l’Union européenne», discours de la HR/VP Federica Mogherini lors d’un débat public avec Bill Gates au Parlement européen

Seul le texte prononcé fait foi.

Permettez-moi tout d’abord de vous dire combien je suis impressionnée, car je n’ai jamais vu une salle du Parlement européen aussi remplie. C’est une première. J’aimerais voir ne serait-ce qu'un dixième de cet auditoire durant l’un de mes débats en réunion plénière. Ce serait formidable.

Je salue vivement la présence d’un si grand nombre d’entre vous, membres du Parlement et amis extérieurs au Parlement. Je crois que votre présence en dit long sur l’état d’esprit général et la nécessité de poursuivre notre travail sur le développement, et même de l’intensifier fortement. C’est une première chose. Il ne s’agit pas de se divertir, mais plutôt d’examiner nos véritables priorités.

Je vous remercie, non seulement pour cette occasion, et pour cette magnifique salle si remplie (la salle Alcide de Gasperi, qui plus est, ce qui est un honneur pour moi), mais aussi d’avoir associé la coopération au développement et l’innovation, car je pense que cette association est et peut être la clé de l’avenir de nos investissements dans le développement.

Permettez-moi de commencer par des chiffres: je rappelle qu’une fois de plus, l’année dernière, l’Union européenne et ses États membres ont investi davantage dans la coopération au développement que tous les pays du monde réunis. Autrement dit, plus de 50 % de l’aide publique au développement dans le monde provient de l’Europe. Cela se traduit, en chiffres réels, par 20 milliards d’euros par an uniquement pour l’Afrique. Il s’agit pour l’essentiel de subventions, et non de prêts, qui ne pèseront donc pas sur les générations futures.

Je commence par ces chiffres pour donner une idée de l’ampleur de notre action, et également pour expliquer que nous agissons ainsi parce que nous estimons que c'est dans notre intérêt. Il ne s’agit pas d’un gaspillage d’argent comme certains ont pu le penser — mais je doute que quiconque pense ça aujourd'hui. Il ne s’agit même pas d’aide caritative. Nous n’agissons pas ainsi parce que nous sommes gentils et généreux — même si nous le sommes, du moins espérons-le. Mais nous estimons que c’est le meilleur investissement que nous puissions faire dans notre propre sécurité, notre propre stabilité et notre propre développement humain.

En même temps, nous sommes conscients des difficultés. Et nous constatons que la meilleure façon de défendre et de promouvoir l’idée de coopération au développement est de rendre notre coopération au développement plus efficace qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous voyons que le monde change rapidement et beaucoup, et nous ne pouvons pas nous contenter d’agir comme nous l’avons toujours fait. Nous devons agir, mais en même temps, nous avons la responsabilité de réfléchir à l’avenir.

Ces dernières années et ces derniers mois, nous avons exploré, dans l’Union européenne, de nouvelles façons de faire de la coopération au développement, en gardant comme boussole les objectifs de développement durable (ODD). Vous savez que pour nous, le partenariat avec les Nations unies et le système des Nations unies servent de boussole à l’ensemble de notre politique étrangère, et c’est encore plus vrai en matière de coopération au développement.

Le point de départ pour nous est, d’abord, de changer notre manière de travailler en tant qu’Union européenne. D’habitude, ce sont les autres qu’on montre du doigt. Nous, nous commençons par réfléchir à la manière dont nous travaillons. En gardant cet objectif à l’esprit, nous nous sommes mis d’accord sur un consensus européen pour le développement, inspiré par le programme 2030 [de développement durable], visant à ce que tous les États membres de l’Union européenne et toutes les institutions de l’Union européenne coordonnent leur action sur le terrain. Cela peut sembler extrêmement naturel et facile, mais ceux d’entre vous qui connaissent les États membres et les institutions européennes savent combien cette tâche peut être ardue.

Si l’on en revient aux chiffres: nous investissons davantage dans la coopération au développement que tous les pays du monde réunis. L’impact potentiel de notre action est sans équivalent dans le monde, si ensemble, en tant qu’Européens, nous nous concentrons sur les mêmes objectifs de manière coordonnée — en utilisant la programmation conjointe, qui pour moi est une obsession et que nous devons renforcer partout dans le monde — mais aussi en mobilisant d’autres outils tels que les préférences commerciales ou la coopération en matière de sécurité. Mettre en commun d’une manière coordonnée tous les instruments dont nous disposons, en tant qu’institutions européennes et États membres, est ce qui changera réellement la donne en matière de développement.

Nous changeons notre manière d’agir au sein de l’Union européenne, et nous changeons aussi notre manière de travailler avec nos partenaires. Premièrement, nous donnons une nouvelle ampleur à notre coopération avec les Nations unies. Deuxièmement, nous développons, plus que jamais auparavant, des partenariats avec d’autres organisations régionales. Troisièmement, nous fixons nos priorités avec nos partenaires locaux — ce qui devrait également aller de soi, mais n’a pas toujours été le cas: nous nous efforçons de nous éloigner de l’approche traditionnelle donateur-bénéficiaire et de développer de véritables partenariats, dans lesquels nous écoutons avant d’agir. Enfin, nous renouvelons notre façon de travailler avec le secteur privé, ce qui est également crucial, selon moi.

Permettez-moi de vous exposer brièvement ces changements.

D’abord, sur le partenariat avec les Nations unies. Sur le travail avec les Nations unies: la meilleure façon de défendre le système multilatéral — qui, comme je l’ai dit, guide notre action — est de le rendre plus efficace. C’est pourquoi, à l’Assemblée générale [des Nations unies], il y a quelques semaines à peine, nous avons convenu de moderniser notre partenariat avec les Nations unies en matière de développement. Nous sommes en train de changer notre manière de travailler sur le terrain, partout dans le monde.

Nous cherchons à faire en sorte que, lorsque nous lançons un nouveau programme, en tant qu’Union européenne, nous ne faisons jamais double emploi avec des actions déjà mises en place, par exemple par des agences des Nations unies, mais que nous venons renforcer ces actions. Nous avons convenu que nos équipes — de l’UE et de l’ONU — présentes sur le terrain, dans chaque pays, se coordonneront encore plus qu’elles ne le font aujourd'hui, et qu’elles travailleront toujours en collaboration avec les partenaires locaux.

Deuxièmement, concernant les organisations régionales. L’une des initiatives les plus innovantes que nous avons prises avec les Nations unies est la mise en place d’une coopération [trilatérale] entre l’Union européenne, les Nations unies et l’Union africaine. Nous nous sommes rendu compte que nous partagions les mêmes intérêts, et que la chose la plus rationnelle à faire était d’unir nos forces. C’est un partenariat qui est né de la nécessité de gérer les flux migratoires conjointement, de manière humaine et respectueuse, et qui s’étend maintenant à d’autres secteurs, tels que le développement, l’aide humanitaire, mais aussi la sécurité.

Les possibilités offertes par notre collaboration avec l’Union africaine sont immenses. Je pense que c’est, à l’avenir, le partenariat clé pour l’Union européenne. Ces dernières années, j’ai observé un changement de mentalités, tant en Europe qu’en Afrique. Nos partenaires africains apprécient le travail que nous accomplissons en matière de développement et d’aide humanitaire, ainsi que notre soutien traditionnel à la paix et à la sécurité, mais ce qu’ils demandent et ce qui les intéresse vraiment aujourd’hui, ce sont des investissements, des emplois et des partenariats en matière de dialogue politique. Et nous, Européens, avons enfin compris qu’effectivement, ce que nous devons faire, ce n’est pas d’offrir de l’aide caritative, mais de mener des projets et des actions communes.

Pour être franche, je pense que c’est dans cette même salle que s’est déroulée mon audition il y a quatre ans, avant que je ne sois nommée haute représentante. Je me souviens que lorsque j’ai mentionné l’Afrique parmi les grandes priorités pour les 5 années à venir, les gens se sont montrés très sceptiques: «parmi tous les enjeux géopolitiques auxquels vous êtes confrontée, allons, l'Afrique, c’est juste une question de développement». Et aujourd’hui, pardonnez mon cynisme, «grâce» à la crise migratoire, tout le monde en Europe se rend compte que notre partenariat avec l’Afrique est le meilleur investissement pour l’Europe et celui dont elle a le plus besoin.

Nous savons aujourd’hui que de nombreux acteurs internationaux souhaitent investir en Afrique. Nous savons également que certains considèrent les investissements en Afrique uniquement comme un moyen d’étendre leur influence et/ou d’exploiter les ressources locales. Pour nous, Européens, investir en Afrique est un moyen de renforcer les sociétés du continent, en offrant des débouchés, en particulier aux jeunes et aux femmes, en investissant dans la croissance humaine, ainsi que dans l’État de droit, la bonne gouvernance et les droits de l’homme.  

Il s’agit avant tout d’aider les économies locales à se diversifier, à respecter leurs ressources et leur environnement naturels, à essayer de relever les normes relatives à l’environnement, au travail et aux droits de l'homme, et à investir dans une paix durable — car sans le soutien total des sociétés, aucun accord de paix ne peut résister à l’épreuve du temps. En bref, notre investissement en Afrique est entièrement déterminé par les objectifs de développement durable, par la totalité d’entre eux.

Sur le terrain, notre action est guidée par un cadre mondial, puis par un cadre de coopération locale avec chacun des pays partenaires. Aujourd’hui déjà, près de 95 % de la coopération au développement de l’Union européenne et de ses États membres sont alignés sur les priorités nationales fixées par nos pays partenaires. Nous voulons à présent renforcer encore cette relation et nous nous efforçons d’inclure dans le nouveau budget de l’UE des mesures visant à favoriser la programmation conjointe avec nos partenaires locaux. Cela doit devenir la nouvelle norme: toutes les actions de coopération au développement doivent être décidées ensemble, conformément aux objectifs de développement durable et dans un esprit de partenariat.

Sur le plan budgétaire, nous avons proposé d’accroître le budget consacré à l’action extérieure de 30 %, en accordant la part du lion à l’Afrique. Cette hausse de 30 % en période de Brexit et de restrictions budgétaires est une révolution. Il ne s’agit pas d’une progression, mais bien d'une révolution. Cette proposition va maintenant être examinée par le Parlement européen et le Conseil. Prenez votre temps, mais prenez la bonne décision. Bien entendu, notre proposition est celle que nous avons mise sur la table, donc attendez-vous à ce que nous la défendions. J’imagine que Bill [Gates] interviendra sur ce point également. Mais soyez-en sûrs: il s’agit de l’investissement le plus intelligent et le plus utile que nous puissions réaliser. Et c’est un domaine dans lequel ce n’est qu’en agissant en tant qu’Union européenne que nous pouvons faire une réelle différence sur le terrain. Aucun État membre ne peut à lui seul réaliser un investissement de cet ordre: 20 milliards d’euros par an uniquement pour l’Afrique.

Dernier point, sur la manière dont nous modifions notre collaboration avec le secteur privé. Nous savons parfaitement que des fonds publics ne suffiront jamais à mettre pleinement en œuvre les objectifs de développement durable. C’est pourquoi nous avons besoin de la participation du secteur privé et nous étudions actuellement de nouveaux moyens pour inciter les investisseurs privés à contribuer à la réalisation de ces objectifs.

Je citerai deux exemples: le premier est notre plan d’investissement extérieur pour l’Afrique, mais aussi pour notre voisinage. L’idée est d’attirer des investissements privés dans les régions qui en ont le plus besoin — les plus fragiles — qui sont aussi celles dans lesquelles il est le plus difficile d'investir pour le secteur privé, en raison de problèmes de sécurité, de la bureaucratie, des difficultés de passer par les différents niveaux de l’administration locale, mais aussi parce que dans certains pays, il n’existe pas d’ambassades nationales, alors que nous avons des délégations de l’Union européenne partout en Afrique.

Nous pouvons accompagner ce travail au niveau local afin de faciliter la présence du secteur privé là où elle est le plus nécessaire; il n’est pas uniquement question d’investissements privés, mais d’investissements privés susceptibles de contribuer à réaliser les objectifs de développement durable. Si les investissements dans une région donnée sont trop risqués, nous les assortissons d'une garantie. Le plan n’en est qu’à ses débuts, mais nous sommes sur la bonne voie pour atteindre notre objectif, qui est de mobiliser 44 milliards d’euros d’investissements d’ici à 2020, ce qui constitue une somme énorme.

Nous étudions également un nouveau type de partenariat avec des entreprises technologiques dans le cadre d’une initiative intitulée Global Tech Panel, à laquelle Microsoft est étroitement associé. Un des premiers projets vise à doter tous les jeunes Tunisiens des compétences numériques dont ils ont besoin. C’est sans conteste un objectif qui serait trop ambitieux pour un gouvernement agissant seul et qui ne pourrait être atteint par des entreprises privées sans le soutien du secteur public.  Nous réunissons les responsables d’entreprises technologiques des secteurs public et privé et la jeunesse tunisienne pour rendre cet objectif réalisable au cours des prochaines années.

J'ai toujours à l'esprit les immenses possibilités qui s’offrent à nous et je souhaiterais terminer probablement là où Bill [Gates] va commencer: parfois, en Europe, nous ne nous rendons pas compte non seulement du potentiel, mais aussi de la responsabilité que nous avons. Nous nous focalisons sur nos propres problèmes, nos propres limites — nous n’en manquons pas — mais si vous avez le privilège de voir l’Europe à travers les yeux de nos partenaires dans le monde, vous vous rendez compte de l’énorme responsabilité qui est la nôtre et de la puissance dont nous disposons si nous décidons de l’assumer.

Je compte sur toutes les personnes réunies dans cette salle — les membres du Parlement européen, mais également les personnes qui ne sont pas liées aux institutions — pour faire le meilleur usage de notre puissance et de notre potentiel, tout en restant fidèle à nos valeurs mais aussi à nos intérêts. Nous devons montrer l’exemple et investir de manière appropriée dans le développement dans les années à venir.

Je vous remercie.

 

 

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