Discours de la haute représentante/vice présidente, Mme Federica Mogherini, en session plénière du forum de Bucarest 2016: «Conversation autour d’une nouvelle vision stratégique européenne»

Bruxelles, 07/10/2016 - 20:50, UNIQUE ID: 161007_11
Remarks

Discours de la haute représentante/vice présidente, Mme Federica Mogherini, en session plénière du forum de Bucarest 2016: «Conversation autour d’une nouvelle vision stratégique européenne»

Bucarest, le 7 octobre 2016

Seul le texte prononcé fait foi.

Bonjour à tous. Lazar [Comănescu, ministre roumain des affaires étrangères], mes amis, je vous remercie vivement.

Je suis très honorée. C’est pour moi un grand plaisir, en premier lieu, de participer à nouveau à une manifestation organisée par l’institut Aspen, car chacune de nos rencontres, chacune de vos initiatives nous donne tellement à réfléchir. Et je suis certaine que tel sera aussi le cas pour ces deux journées-ci.

C’est toujours un grand plaisir également de retrouver mes amis du German Marshall Fund. Cela va bientôt faire dix ans que je suis membre de cette organisation et les personnes que j’ai rencontrées naguère jouent toujours un rôle éminent dans les relations que j’ai tissées ces années-là, notamment dans ma fonction actuelle. Je vous sais gré de m’avoir fourni une base solide pour affronter ces temps et missions difficiles.

Je commencerai par citer un éditorial que vous avez écrit avec Marta [Dassù] l’été dernier. En parlant de la stratégie globale, vous avez déclaré qu’il s’agissait, je cite: d’un «tremplin pour un exercice d’innovation politique». J’aime beaucoup cette définition. Je suis convaincue que c’est exactement ce que nous devons faire, exactement ce à quoi correspond la stratégie globale et la raison pour laquelle nous l’avons mise au point et je l’ai présentée. Cette stratégie ne peut rester lettre morte. Il ne s’agit pas d’un simple document. En fait, notre «exercice d’innovation politique», comme vous dites, a déjà commencé depuis quelques semaines.

Parfois, nous nous plaignons de la lenteur de l’Union européenne. Eh bien, il se pourrait que, pour une fois, les États membres se plaignent de ce que nous allions trop vite. Mais c’est une bonne chose. Je suis persuadée que c’est une bonne chose. En y réfléchissant bien, le traité de Lisbonne est entré en vigueur fin 2009, en pleine crise financière. L’Europe et ses habitants connaissaient alors des heures difficiles et chacun songeait si bien à faire face à cette situation d'urgence qu’il semblerait que nous ayons négligé d’exploiter l'ensemble des perspectives ouvertes par le traité et par une Union européenne élargie. Depuis lors, l’Europe a souvent donné l’impression de passer d’une urgence à l’autre, d’une crise à l’autre. Je pense que nous avons réalisé désormais que la gestion des crises ne faisait pas tout. Nous avons dû affronter la crise financière, la crise de la dette, les flux de réfugiés et les menaces pour notre sécurité. Mais d’autres sujets requièrent notre attention.

Nous devons explorer l’ensemble des instruments déjà en notre possession. Nous devons les exploiter pleinement. Pour prendre conscience de la puissance de notre Union, j’ai coutume de dire: «Vous avez beau être l’acteur le plus puissant du monde, si vous ne connaissez pas votre puissance, si vous n’avez pas conscience de votre pouvoir et si vous ne l’employez pas, il ne sert à rien.» Il nous faut donc comprendre ce qui fonctionne dans l’Union européenne, ce qui ne fonctionne pas, ce qui pourrait mieux fonctionner, changer ce qui doit être changé et utiliser pleinement ce dont nous disposons. C’est en cela que nous avons besoin d’un «exercice d’innovation politique». Et c’est précisément ce qui m’amène ici aujourd'hui.

Lorsque nous avons commencé à travailler sur la stratégie globale, nous savions pertinemment qu’elle ne pouvait juste être conçue à Bruxelles. Il s’agit d’une stratégie pour l’ensemble de l’Union, pour chacun de nos concitoyens. Cela nous amène à nous pencher sur la question de savoir ce qu’est l’Union européenne, en définitive. J’ai l’habitude de dire: «Le seul pays qui ne peut s’offrir le luxe d’opposer sa capitale à l’Union européenne est la Belgique». Mais, à part cela, nous devons prendre conscience du fait que l’Union européenne est la somme de nos individualités et que nous partageons la responsabilité de son fonctionnement.

Il ne saurait y avoir d’Union européenne sans Européens. Il ne saurait y avoir d’Union européenne sans toutes les capitales de nos États membres. Il ne saurait y avoir d’Union européenne, enfin, sans l’ensemble des citoyens de cette Union. D’où cette stratégie, qui est là pour faire en sorte de trouver un terrain d'entente et de dégager un intérêt commun aux citoyens européens dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité commune.

Ce n’est pas le fruit d’un travail à huis clos, réalisé dans des tours d’ivoire à mille lieux de nos préoccupations quotidiennes. La stratégie devrait être le reflet de nos différentes traditions, géographies, histoires et priorités. Je me dois de remercier Lazar [Comănescu, ministre roumain des affaires étrangères] pour la contribution de la Roumanie à l’élaboration de ce texte. Elle a visiblement été très appréciée, car c’est la contribution qu’Aspen [l’institut] nous a fournie. Je ne dis pas cela juste pour plaire à mon hôte. Ceux qui me connaissent savent que je suis capable d’une franchise très brutale. Je suis directe. Je ne suis guère diplomate. Elle a vraiment été appréciée. Elle a véritablement apporté quelque chose de spécial à notre exercice et cela doit continuer, car la force de notre Union est sa diversité, la richesse de nos diplomaties nationales et la pluralité de nos points de vue.

On me demande souvent de garantir que l’Union européenne parle d’une seule voix et je réponds systématiquement: «Notre force n’est pas de nous exprimer d’une seule voix. Elle réside dans la pluralité de nos voix. L’important est que nous passions le même message, que nous travaillions dans la même direction et que nous chantions le même chant, mais avec des voix différentes. Notre force, c’est d’être une chorale et non un chanteur isolé.»

Ainsi, de ce côté-ci de l’Europe, de ce côté-ci de l’Union, il apparaît bien plus évident que nous ne pouvons pas couper en deux notre politique étrangère: ceux qui regardent vers l’est, d’une part, ceux qui regardent vers le sud, d’autre part. Rien de plus évident que cela si vous regardez la région de la mer Noire, car vous devez à la fois regarder au sud et regarder à l’est. L’Europe ne peut être une puissance mondiale et un puissant garant de la sécurité que si elle parvient à regarder les deux régions à la fois: l’est et le sud. Je discutais il y a quelques minutes de cela avec Mircea [Geoana, président de l’institut Aspen en Roumanie] et d’autres amis: j’ai passé près d’une année, en 2014, alors que j’étais ministre en Italie, à affirmer que l’Union européenne ne pouvait se permettre d’axer son action uniquement sur la crise à l’est et qu’elle devait maintenir à son ordre du jour les événements survenant au sud. À présent, je passe mon temps à expliquer le reste de l’histoire en disant que nous ne devrions pas oublier l’est en raison de la dégradation de la situation au sud ou au Moyen-Orient. Rien de contradictoire à cela. Nous avons la force, nous avons la responsabilité et nous avons le devoir de faire les deux choses à la fois, de même que nous avons intérêt à le faire. Cela nous donnerait une certaine crédibilité et la force aussi d’être un acteur international puissant. Nous en avons les moyens et, surtout, nous ne devons pas avoir peur d’utiliser ces moyens.

Ce n’est pas juste une question de géographie. Regardez n’importe quel pays de notre partenariat oriental et vous verrez que nos relations sont incroyablement complexes et riches. Notre coopération couvre à la fois l’énergie et les droits de l’homme, les migrations et la connectivité. Chacun de nos États membres possède son propre réseau, ses liens historiques et géographiques. Cela dit, nous pouvons être bien plus forts au sein d’une Union d’un demi-milliard d’êtres humains, une Union qui possède la première économie mondiale et le plus grand marché du monde, une Union qui est le premier donateur d’aide humanitaire et le premier acteur en matière de développement dans le monde, une Union, enfin, qui est un garant de la sécurité puissant et responsable. Œuvrer pour la paix, encore et toujours.

Lazar [Comănescu, ministre roumain des affaires étrangères], vous me demandiez de glisser quelques notes positives. Je pense que cela fait partie de la description même de mon poste, car je vois comment nos partenaires nous perçoivent de l’extérieur. Je crois qu’il est de mon devoir de rapporter à nos concitoyens et à nos décideurs dans l’Union ne serait-ce qu’un fragment de toute l’importance que l’ensemble de nos partenaires accordent à l’Union européenne.

C’est pourquoi nous avions besoin d’une stratégie globale. Et maintenant que nous l’avons, nous devons faire en sorte qu’elle débouchera sur des changements concrets dans la manière dont nous conduisons notre politique étrangère. Comme je l’ai dit, nous avons déjà commencé à mettre en œuvre la stratégie au cours de l’été. Permettez-moi de mettre brièvement l’accent sur les grands volets d'action auxquels nous nous consacrons actuellement avec les ministres des affaires étrangères, les ministres de la défense, les chefs d’État et de gouvernement, les ministres chargés du développement et de la coopération et l’ensemble de mes collègues et amis de la Commission européenne. Mais avant tout, j’espère pouvoir dire avec vous tous, car c’est ensemble que nous avons élaboré la stratégie, dans le cadre d’un processus ouvert, avec la société civile, les groupes de réflexion, les universités, les spécialistes des affaires étrangères et de la sécurité en Europe et ailleurs, parce que nous recevons des contributions de très loin, du Brésil au Japon. Nous devons laisser cet espace ouvert également pour nos travaux de mise en œuvre.

Le premier domaine de notre action en matière de mise en œuvre concerne la résilience et une approche intégrée des conflits et des crises. Vous comprenez cela ici mieux que quiconque ailleurs en Europe. Il suffit de penser à l’histoire européenne ou à l’Ukraine. Certes, le conflit dans l’est de ce pays doit être abordé d’un point de vue sécuritaire et par l’intermédiaire de la diplomatie, en œuvrant à l’application des accords de Minsk, comme nous le faisons chaque jour. Toutefois, il en faut bien davantage pour assurer la stabilisation de l’Ukraine. Les institutions du pays ont également besoin d’une plus grande résilience. De bonnes réformes sont nécessaires pour aider l’économie ukrainienne à prospérer.

Cela vaut également pour les conflits qui perdurent dans l'ensemble de la région de la mer Noire. Les médias les laissent régulièrement tomber dans l’oubli jusqu’à la prochaine escalade, soit pour toujours, espérons-le. Il faut pourtant que notre politique étrangère s’emploie constamment à lutter contre les causes des conflits, à l’aide et tous les outils à notre disposition et sans nécessairement suivre les gros titres des actualités. Il importe de continuer à mettre l’accent sur ces conflits de leur origine jusqu’à ce que le plus fort de la crise soit passé.

Le deuxième domaine de mise en œuvre de la stratégie concerne le lien entre nos politiques internes et externes, à commencer par deux priorités perçues comme telles par chaque citoyen de l’Union européenne: la sécurité et la mobilité humaine; les migrations et la lutte contre le terrorisme. Il s’agit de deux domaines d’action où il va de soi pour chacun en Europe que nos politiques internes ne sauraient être crédibles et fortes qu’arrimées à des politiques extérieures cohérentes et efficaces. Et vice-versa. Nos politiques extérieures ne sauraient fonctionner que si nos politiques intérieures sont crédibles, viables et cohérentes avec nos valeurs.

Le troisième et dernier volet, et non des moindres, de notre stratégie pour le moment est celui de la sécurité et de la défense. La sécurité de nos concitoyens n’a jamais été aussi étroitement liée à notre politique étrangère. Chacun d’entre nous le perçoit. L’instabilité au-delà de nos frontières a des répercussions sur la vie quotidienne de nos concitoyens. Nos partenaires appellent de leurs vœux une Europe de la défense plus forte.

Deux semaines à peine après ma présentation de la stratégie globale, fin juin, le secrétaire d'État américain John Kerry s’est joint à une réunion de notre Conseil des affaires étrangères. Lazar [Comănescu, ministre roumain des affaires étrangères] s’en souvient certainement. J’ai été surprise à cette occasion d’apprendre que c’était la première fois qu’un secrétaire d'État américain se joignait ainsi à un Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne. N’est-ce pas incroyable? Et pourtant, nous l’avons fait, et même quelques semaines après le référendum au Royaume-Uni. Je pense que ce n’est pas un hasard. John Kerry a pleinement soutenu notre décision de renforcer notre Union, y compris dans le domaine de la défense. Je crois que John [Kerry] s’est rendu quatre à cinq fois à Bruxelles au cours de ces deux derniers mois: le signe d’une grande amitié et d’un partenariat fort. J’y reviendrai à la fin de mon discours.

Le jour même où j’ai présenté la stratégie globale au Conseil européen, à la fin du mois de juin, dans les dix minutes qui ont suivi cette présentation, la première personne à laquelle j’en ai remis une copie en mains propres a été mon ami Jens Stoltenberg. Il s’agit du secrétaire général de l'OTAN, pour les rares personnes dans cette salle qui l’ignoreraient. C’était une décision symbolique, mais également un engagement très concret à l’égard de notre coopération. En fait, Jens, comme à son habitude, a participé à notre réunion informelle des ministres de la défense à Bratislava il y a une semaine, ou plutôt dix jours, de cela. Il s’y rend toujours, comme moi-même, d’ailleurs. Et le message qu’il a transmis lors de la réunion est on ne peut plus clair: seule une solide coopération européenne en matière de défense pourra renforcer l’OTAN. Il n’y a là aucune contradiction. Au contraire, la complémentarité a ici toute sa place. Et ce n’est pas un hasard si la mise en œuvre de la stratégie globale de l’UE progresse parallèlement à celle de la déclaration conjointe UE-OTAN de Varsovie. Nous pouvons nous renforcer mutuellement, car l’OTAN a besoin d’une Europe de la défense forte.

Nous débattons actuellement de propositions concrètes propres à porter l’Europe de la défense au niveau supérieur. Et nous nous sommes fixé un calendrier très serré. Le mois prochain, je présenterai aux ministres un plan de mise en œuvre complet en matière de défense et de sécurité, auquel l’ensemble des États membres contribuent ces jours-ci. L’idée est de l’apporter au Conseil européen de décembre.

Nous pouvons faire en sorte de partager un même degré d'ambition et de coopérer plus efficacement sur nos capacités et sur la manière de tirer pleinement parti du potentiel que les traités nous offrent dans le domaine de la sécurité et de la défense. Comme je l’ai dit, le traité de Lisbonne recèle de facettes inexploitées ou inexplorées. L’heure est peut-être venue d’utiliser les outils mis à notre disposition.

Je sens une forte volonté politique d’aller de l’avant dans ce domaine. C’est ce qu'attendent nos concitoyens. C’est ce que nos responsables nationaux, selon moi, seraient disposés à faire. Et je suis convaincue qu’il s’agit là d’une occasion véritablement historique. Nous pouvons mener à bien le processus enclenché à Lisbonne, qui a trop longtemps été ajourné. Nous pouvons concrétiser le rêve des pères et des mères (peu nombreuses, certes, mais ce n’est pas une raison pour ne pas les citer) fondateurs de l’Europe, qui ont toujours imaginé qu’une communauté de la défense irait de pair avec la communauté économique. Par rapport aux années 50, le monde a certes changé, de même que l’Europe, mais le potentiel existe et l’heure est peut-être venue pour cela. Mais, surtout, il nous est donné à présent de satisfaire vraiment les besoins de nos concitoyens et les aspirations de nos partenaires dans le monde entier, car lesdits partenaires ont une vision très claire de ce qu’est l’UE et de sa force.

Je conclurai en citant John Kerry qui, il y a juste trois jours de cela, alors qu’il participait à la réunion du German Marshall Fund ici, à Bruxelles, a prononcé un puissant discours sur les relations transatlantiques: «Je vous encourage tous, en tant qu’Européens, à croire en vous autant que nous croyons en vous». Je crois qu’il est de notre responsabilité à tous d’entendre ces paroles.

Je vous remercie.

Lien vers la vidéo: http://ec.europa.eu/avservices/video/player.cfm?ref=I127002

 

 

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