European Union External Action

Discours de Federica Mogherini, haute représentante/vice-présidente, lors de l’événement de haut niveau intitulé «L’alimentation et l’agriculture en temps de crise»

Bruxelles, 03/04/2019 - 16:57, UNIQUE ID: 190403_10
HR/VP speeches

Discours de Federica Mogherini, haute représentante/vice-présidente, lors de l’événement de haut niveau intitulé «L’alimentation et l’agriculture en temps de crise»

Seul le texte prononcé fait foi.

Merci. Permettez-moi tout d'abord de vous remercier de m’avoir invitée. Merci pour ces deux journées durant lesquelles, d’après ce que j’ai entendu, vous avez fait du bon travail. Merci pour le Rapport mondial sur les crises alimentaires [2019] que vous avez présenté hier. Et merci, surtout, pour la série de recommandations et d’idées intéressantes sur lesquelles, j’en suis sûre, mes collègues au sein des institutions et moi-même, ainsi que nos partenaires en Europe et au-delà, pourrons nous appuyer.

Cet événement et ces deux journées reposent sur une idée fondamentale qui a constitué l’élément central de mon travail au cours de ces dernières années, à savoir que l’alimentation constitue un problème de sécurité. La faim n’est pas seulement la conséquence d’un conflit. Elle en est très souvent la cause. Et la faim peut aussi être une arme de guerre.

Je n’ai pas besoin de vous l’expliquer, à vous qui êtes présents dans cette salle: vous savez probablement mieux que moi que de nombreuses personnes dans le monde, dont des décideurs, ne comprennent toujours pas ce fait très simple: investir dans la sécurité alimentaire, c’est investir dans la prévention et la résolution des conflits. C’est un moyen de prévenir la crise suivante et de contribuer à la résolution des crises existantes.

Je pense qu’il nous arrive à tous, en tant qu’Européens, d’être interrogés sur notre action en matière de sécurité. On nous dit parfois que notre action est uniquement ou trop axée sur l’aide humanitaire et la coopération au développement et qu’elle porte trop peu sur la sécurité et la défense. Tout d’abord, l’Union européenne investit aujourd’hui, plus que jamais, dans les problèmes de sécurité et de défense «traditionnelles». Mais ma réponse est toujours, et avant tout, la même: le fait d’investir dans le développement durable constitue probablement l’investissement le plus efficace pour notre sécurité collective. Car il n’y a pas de sécurité durable sans sécurité alimentaire.

Et je pense que vous êtes nombreux aujourd’hui à être la preuve vivante de la pertinence de notre action en la matière pour notre sécurité collective, non seulement dans les régions concernées, mais aussi en Europe. 

Ces dernières années, nous avons œuvré, au sein du Service européen pour l’action extérieure, à l’anticipation des crises et à leur prévention – au lieu de simplement réagir aux conflits lorsqu’ils éclataient. À cette fin, nous avons mis en place un système d’alerte précoce – et je peux vous dire que l’insécurité alimentaire est l'un des paramètres clés sur lesquels nous nous appuyons pour apprécier les risques.

Cela semble presque incroyable à notre époque, qui est marquée par d’énormes progrès technologiques, mais l’accès aux ressources naturelles est toujours, et probablement de plus en plus, une source de tensions et de conflits. Lorsque l'on pense à la région du Sahel au sens large, qui va du Mali à la mer Rouge et du nord du Nigéria à la Corne de l’Afrique, le dialogue mondial a souvent porté sur les facteurs et les éléments déclenchant les conflits, tels que l’appartenance ethnique et la religion – alors qu’un élément beaucoup plus fondamental, et à mes yeux beaucoup plus pertinent, a trop souvent été négligé. Les conflits commencent parce que des terres fertiles se sont transformées en déserts, que des ressources en eau se sont asséchées et que des milices veulent prendre le contrôle de ressources rares. Ainsi, elles invoquent parfois des facteurs religieux ou ethniques alors qu’il s’agit souvent, en réalité, de contrôler des ressources rares. Il est essentiel de s’attaquer aux véritables éléments déclencheurs des crises et conflits, non seulement pour la paix dans ces pays, mais aussi pour notre sécurité collective – y compris ici, en Europe, comme je vous l’ai dit.

Par ailleurs, il est très difficile de garantir la sécurité alimentaire dans une situation de conflit ou dans un environnement sécuritaire tendu. Le rapport le montre très clairement. C’est la raison pour laquelle il est également essentiel d’investir dans la sécurité traditionnelle, outre l’aide humanitaire que nous dispensons et notre action en faveur du développement. Je pense qu’il est impossible d’oublier les images de la Somalie remontant à près de 30 ans, lorsque les convois humanitaires étaient la proie des milices et des seigneurs de la guerre. Jusqu'il y a peu, Boko Haram et d’autres groupes criminels empêchaient les travailleurs humanitaires d’accéder à certaines zones de la région du Lac Tchad. Pendant des années, les agences des Nations unies et les ONG n’ont pas pu atteindre les communautés qui avaient réellement besoin de notre aide. Ce problème n’a pu être résolu qu’en investissant dans la sécurité traditionnelle, ce que nous avons fait par exemple dans le cadre de notre collaboration avec la Force multinationale mixte de lutte contre Boko Haram et le G5 Sahel.

Notre action pour le développement, notre action en matière d’aide humanitaire et notre action dans le domaine de la sécurité doivent aller de pair. Je pense qu’il s’agit là du principal enseignement que nous avons tiré au cours des dernières années, et de la principale pratique que nous avons établie dans le cadre de notre collaboration avec mes collègues et d’autres amis dans le monde.

Nous avons avant tout besoin que la communauté de la défense comprenne qu’il est essentiel d’investir dans le développement durable pour garantir une sécurité durable, et que la communauté du développement reconnaisse également que si la sécurité traditionnelle n’est pas garantie, elle peut parfois se trouver dans l’impossibilité de travailler. Pour le dire en une seule phrase: le développement a besoin de la sécurité, et la sécurité a besoin du développement. Je dirais même plus: le développement est un facteur de sécurité - probablement le plus fort -, au même titre que la sécurité est un facteur ou une condition du développement.

Mes collègues et moi-même avons passé une bonne partie des quelque cinq années de notre mandat à lutter contre les idées reçues selon lesquelles les différents mondes que sont la sécurité, le développement et l’aide humanitaire sont non seulement distincts, mais aussi, parfois, concurrents ou contradictoires. Nous avons essayé de jeter des ponts entre les différentes communautés et les différentes organisations - avec un certain succès je pense - afin de créer des synergies bénéfiques sur le terrain. Il nous faut parfois avoir raison d’une approche quelque peu idéologique, mais je pense qu’en regardant la réalité sur le terrain, en considérant les projets et en discutant avec les personnes touchées par ces situations, on se rend très facilement compte qu’il n’existe pas de distinction claire et nette entre ces différents domaines. Il existe bien une distinction entre ces domaines d’action et entre les acteurs concernés - que ce soit en matière de sécurité, de développement ou d’aide humanitaire -, mais pour une personne touchée par une crise ou une situation conflictuelle, y compris sur le plan de la sécurité alimentaire, il est tout simplement vital qu’une solution soit trouvée en pareille situation, quel que soit l’angle d’attaque. Et chaque action est nécessaire, quel qu’en soit l’acteur.

Je pense que ces dernières années, nous avons fait un grand pas en avant pour ce qui est de dépasser ces clivages et, parfois, ces préjudices qui, durant de longues décennies, ont éclairé les travaux de la communauté internationale, y compris des institutions européennes. Dès l'antiquité, la faim a été utilisée comme arme durant les sièges de villes et de villages. Elle constitue toujours une arme aujourd’hui. Elle a été utilisée en tant que telle pendant le siège de la ville d’Alep et la guerre au Yémen. Au Venezuela, l’accès des organisations humanitaires est devenu un problème politique. Avec nos partenaires du groupe de contact international sur le Venezuela, qui vient de se réunir la semaine dernière, pour la deuxième fois, à Quito, nous mettons tout en œuvre pour éviter un tel problème en tentant de susciter une sensibilisation et des pratiques permettant de prévenir le risque de politisation de l’aide humanitaire.

Pourtant, quelques bonnes nouvelles nous parviennent aussi de différentes régions du monde. Nous connaissons tous la situation de la Somalie, où quatre années de sécheresse ont été suivies d’inondations dévastatrices. Une catastrophe humanitaire majeure semblait inévitable. Mais la communauté internationale a pris des mesures efficaces, et bien que la situation reste très difficile, je pense que nous sommes parvenus à éviter une tragédie encore plus grande.

Au Yémen, même si la situation reste aussi particulièrement préoccupante, les factions en guerre se sont encore entendues à Stockholm, à la fin de l’année dernière, pour permettre l’accès de l’aide humanitaire aux ports maritimes du pays. Nous savons que la mise en œuvre de l’accord s’avère extrêmement difficile et que pas plus tard qu’hier, le personnel du Programme alimentaire mondial n’a pas été autorisé à travailler dans la ville portuaire majeure située le long de la mer Rouge. Et pourtant, c’est le seul moyen d’aller de l’avant. Faisons preuve de détermination et insistons non seulement sur la conclusion d’accords, mais également sur leur mise en œuvre; c’est la seule manière de créer des espaces de dialogue, notamment pour éviter que la faim ne soit utilisée comme arme lors de conflits. Il n’y a qu’un moyen d’aller de l’avant, et pas seulement au Yémen ou en Somalie. Il n’y a qu’une façon de donner de la nourriture aux personnes qui souffrent de la faim: il faut travailler ensemble, que nous soyons travailleurs humanitaires, diplomates, membres de la communauté du développement ou militaires.

C'est aussi cette voie qu'a choisie l'Union européenne pour parvenir à la paix et à la sécurité. Il s’agit d’une combinaison unique de moyens de pouvoir coercitif et de pouvoir d’influence. Nous sommes probablement les seuls à disposer de tous ces instruments et finalement, je pense, à chercher à les utiliser de façon cohérente et coordonnée. Il s’agit de prévenir les conflits, et pas seulement de remédier à leurs conséquences. Il s’agit de considérer les menaces traditionnelles en matière de sécurité qui sont pertinentes, surtout à l’heure actuelle, mais aussi l’incidence du changement climatique sur la sécurité. Nous avons toujours placé la sécurité humaine au centre de notre action, parce que c’est la seule façon de mettre en place ce que je qualifierais de «sécurité durable» dans le monde difficile dans lequel nous vivons. Au cours des dernières décennies, la communauté internationale a élaboré, avec bon sens, la notion de développement durable. Je pense qu’il est temps d’aller plus loin dans l’élaboration de celle de «sécurité durable», de façon à pouvoir unir nos forces adéquatement en vue de mettre en place les conditions nécessaires non seulement à l’instauration de la sécurité, que ce soit à l’issue d’un conflit ou à des fins préventives, mais également au maintien de celle-ci durant une période prolongée. Cela inclut, bien entendu, le développement, les droits de l’homme et le respect de l’état de droit, ainsi que la bonne gouvernance et l’action pour le climat.

Il s’agit là de la voie suivie par l’Union européenne, et je sais que tel est aussi votre objectif. Je sais que cet objectif est partagé par nombre de nos amis dans le monde, et je pense que nous pouvons chercher à construire une sorte d’alliance et de partenariat au niveau mondial afin de progresser efficacement sur la voie de la réalisation de ce programme. Le message que nous adressons au Réseau mondial contre les crises alimentaires et à tous ceux qui partagent nos objectifs est le suivant: l’Union européenne est, et restera, votre partenaire le plus fiable. Vous pouvez compter sur nous, nous continuerons d’avancer ensemble.

Merci beaucoup.

Lien vers la vidéo: https://audiovisual.ec.europa.eu/en/video/I-170478

 

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