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Afghanistan: un dangereux effondrement est-il évitable?

03/10/2021 - 09:54
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3.10.2021 – Blog du HR/VP – L’Afghanistan fait face actuellement à une grave crise humanitaire et un effondrement socio-économique guette ce pays, ce qui mettrait en péril les Afghans, la région et la sécurité internationale. Le Qatar, qui entretient des relations ouvertes avec les Talibans, est un acteur influent en ce qui concerne l’Afghanistan. Lorsque je me suis rendu à Doha, j’ai débattu de la manière d’évaluer les actions des Talibans et d’éviter un effondrement de l’Afghanistan.

«Nous devons éviter un effondrement socio-économique de l’Afghanistan. Les Talibans doivent permettre à la communauté internationale de venir en aide à la population afghane.»

 

Lors de la prise de pouvoir par les Talibans en Afghanistan, notre priorité allait essentiellement à l’évacuation de nos ressortissants et des Afghans qui se sentaient menacés et souhaitaient quitter leur pays. À ce jour, quelque 120 000 personnes ont été amenées en lieu sûr, dont du personnel local et des personnes que nous avions formées, comme les femmes juges. Cette opération est loin d’être terminée, en dépit de l’important effort consenti par les États membres de l’UE et nos alliés de l’OTAN et malgré notre coopération avec le Pakistan, le Qatar et d’autres pays encore. J’ai pu constater par moi-même les efforts déployés actuellement en me rendant jeudi dernier dans un centre d’hébergement pour réfugiés à Doha.

Lors de mon déplacement au Qatar, j’ai examiné la situation de l’Afghanistan sous toutes ses coutures avec l’Émir, le Vice-Premier ministre/ministre des affaires étrangères et le Conseiller à la sécurité nationale. Ils sont d’avis, pour l’essentiel, que nous devons nouer le dialogue avec les Talibans afin d’influencer leur comportement et leurs choix. Pour l’heure, les revendications des Talibans semblent tourner autour de leur reconnaissance, du déblocage des avoirs gelés et de la levée des sanctions des Nations unies. Pour influencer les nouveaux dirigeants du pays, il nous faut une sorte de feuille de route fixant des critères de référence clairs et précisant nos attentes et les mesures qu’il convient de prendre.

 

«Nous avons besoin de personnes sur le terrain en Afghanistan, en plus de nos travailleurs humanitaires. La question n’est pas de savoir s’il doit y avoir une présence minimale de l'UE sur place, mais quand et sous quelle forme.»

 

Il est également évident que nous avons besoin de personnes sur le terrain en Afghanistan, en plus de nos travailleurs humanitaires. Ainsi, la question n’est pas de savoir s’il doit y avoir une présence minimale de l'UE sur place, présence décidée à l’unanimité des États membres, mais quand et sous quelle forme. Nous travaillons à de possibles options, en tenant compte de la situation sécuritaire. Des fonctionnaires du SEAE ont été envoyés sur place dans le cadre d’une mission exploratoire; il nous faut à présent réfléchir aux étapes suivantes.

De nombreux signaux indiquent que la situation empire dans le pays. Nous avons ainsi assisté à la formation d’un gouvernement provisoire qui n’est ni inclusif ni représentatif. Nous avons aussi appris que les femmes et les filles étaient exclues des écoles et des universités, ce qui va à l’encontre des assurances initiales données par les Talibans. Comme l’a déclaré le ministre qatarien des affaires étrangères durant notre conférence de presse, l’attitude des Talibans, qui excluent les filles du système éducatif, est très décevante. Comme le montre le graphique ci-dessous, l’éducation des filles a constitué l’une des plus grandes avancées de ces 20 dernières années et ne devrait pas être perdue.

Taux d'inscription à l'école primaire, filles (% brut)

Source: Banque mondiale

La situation économique est désastreuse et risque d’aggraver la crise humanitaire en cours. L’Afghanistan fait partie des pays les plus pauvres du monde, plus d’un tiers de sa population vivant avec moins de deux dollars par jour. Pendant des années, il a fortement dépendu de l’aide étrangère. En 2020, l’aide internationale a représenté 43 % du PIB du pays, tandis que 75 % des salaires versés dans la fonction publique provenaient de l’aide étrangère. L’aide a notamment servi à financer un déficit commercial s’élevant à environ 30 % du PIB. L’Afghanistan doit importer la quasi-totalité des produits industriels, la totalité des combustibles fossiles et une grande partie du blé nécessaire à la survie d’un pays loin d’être autosuffisant et gravement touché par les sécheresses.

Aide publique au développement nette et aide publique nette reçue (en dollars courants)

Source: Banque mondiale

 

Depuis la prise de pouvoir par les Talibans, l’UE a décidé d’augmenter son aide humanitaire, la faisant passer de 57 à 200 millions d’euros, tout en s’engageant, avec ses États membres, à verser 677 millions d’euros pour venir en aide aux millions d’Afghans qui souffrent en ce moment.

 

«Nous avons accru notre aide humanitaire, tout en arrêtant notre aide au développement.»

 

Dans le même temps, nous avons cessé de verser notre aide au développement, de même que nos États membres et les partenaires partageant les mêmes valeurs que nous. De surcroît, le FMI et la Banque mondiale ont désormais suspendu l’accès de l’Afghanistan à leurs programmes en raison des incertitudes planant sur la légitimité du gouvernement afghan. De plus, les nouvelles autorités n’ont pas accès aux 9 milliards de dollars de capitaux gelés dans les réserves de banques centrales, déposés pour la plupart à l’étranger, notamment dans la Réserve fédérale américaine. Enfin, le retrait du pays des forces et des civils étrangers a privé nombre d’Afghans d’importantes sources de revenus. 

Cette situation entraîne une rapide dévaluation de la devise afghane et une inflation élevée.  Il semblerait que les prix alimentaires aient augmenté d’au moins 50 % depuis la prise du pouvoir par les Talibans. Le système bancaire afghan reste en grande partie paralysé, les citoyens du pays ne pouvant retirer d’argent depuis leurs comptes, tandis que le système de santé, qui était fortement tributaire des ONG et de l’aide étrangère, est sur le point de s’effondrer. Si la situation continue, avec en plus l’arrivée de l’hiver, cela risque de provoquer une catastrophe humanitaire. Des personnes désespérées pourraient bien fuir le pays, déclenchant un mouvement migratoire de masse qui aurait des répercussions sur les États voisins, qui hébergent déjà plus de trois millions de réfugiés afghans.   

 

«Nous avons établi cinq critères de référence pour la reprise des relations avec le nouveau gouvernement afghan.»

 

La question est de savoir ce que l’Europe et ses partenaires internationaux devraient faire. Que pourrions-nous faire, par exemple, dans des domaines tels que la santé et l’éducation? Cela dépend, bien sûr, de l’attitude du nouveau régime afghan. En ce qui nous concerne, nous avons établi cinq critères de référence pour la reprise des relations avec le nouveau gouvernement afghan. Nous devrons assortir ces critères de références de conditions fermes, notamment en matière de droits de l’homme. Comme l’ont souligné mes interlocuteurs, cette technique de la feuille de route va dans le sens de leurs efforts.

De fait, le Qatar joue un rôle crucial dans les rapports avec l’Afghanistan. Le pays abrite, à Doha, le bureau politique des Talibans, il reste en contact avec les nouvelles autorités et Qatar Airways est l’une des rares compagnies aériennes civiles assurant une liaison avec Kaboul.

Lors de mes entretiens, la partie qatarienne a expliqué comment ses contacts avec les Talibans visaient à modérer leur attitude, par exemple pour ce qui est de l’accès des filles à l’éducation, qui n’est bien sûr pas incompatible avec l’Islam. Nous avons aussi discuté de la nécessité de venir en aide aux personnes toujours désireuses de quitter l’Afghanistan et j’ai exprimé combien nous apprécions l’aide apportée par le Qatar à cet égard et les efforts déployés par ce pays pour rouvrir l’aéroport de Kaboul.

 

«Nous devons éviter un effondrement socio-économique dans les mois à venir. Il faut pour cela que la communauté internationale puisse venir en aide à la population afghane.»

 

Surtout, nous sommes tombés d’accord sur la nécessité d’éviter un effondrement socio-économique dans les mois à venir. Pour ce faire, il est avant tout nécessaire que les Talibans prennent des mesures permettant à la communauté internationale de venir en aide à la population afghane. Avec la reprise des vols humanitaires, il importe par exemple que le personnel féminin des agences des Nations unies et d’autres agences puissent exercer leur métier. J’ai incité mes interlocuteurs qatariens à continuer d’utiliser leurs contacts privilégiés avec les Talibans de manière à éviter la survenue du pire scénario, et j’ai insisté sur le fait que l’UE continuera d’œuvrer dans ce sens.