Délégation de l'Union européenne en Mauritanie

La voie à suivre après une année 2020 difficile pour les relations UE-Turquie

18/12/2020 - 16:52
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18/12/2020 – Blog du HR/VP – Les tensions en Méditerranée orientale et les relations avec la Turquie ont constitué l’un des plus grands défis de l’UE en 2020 et il est probable qu’il en soit de même en 2021. Ce dossier a été sans surprise l’une des principales questions de politique étrangère abordées lors du dernier Conseil européen de l’année, qui a eu lieu la semaine passée.

«Les relations avec la Turquie ont des racines historiques profondes. Cependant, la direction prise actuellement par ce pays semble l’éloigner davantage de l’UE.»

 

 

L’intégration européenne est guidée par l’objectif de surmonter la dynamique de conflits entre États, qui ont marqué l’histoire européenne pendant de nombreux siècles, sous différentes formes sociales et politiques. Les empires ottoman et russe ont fait partie de cette équation dès leur création. Et aujourd’hui encore, l’Union européenne ne sera de toute évidence en mesure de parvenir à instaurer un climat de stabilité sur le continent que si elle trouve le juste équilibre dans ses relations avec la Turquie et la Fédération de Russie.

Transformer la dynamique de la méfiance en relations fondées sur la coopération
L'adoption d'attitudes défensives reposant sur la dissuasion ne constitue pas une solution à long terme. Cela laisse tout au plus un certain répit. Notre défi et notre intérêt mutuel - ainsi que ma responsabilité en qualité de haut représentant et vice-président de la Commission européenne - consiste à transformer la dynamique de méfiance, de rivalité ou de confrontation en relations fondées sur des intérêts communs et sur la coopération.

«L’Union européenne ne sera de toute évidence en mesure de parvenir à instaurer un climat de stabilité sur le continent que si elle trouve le juste équilibre dans ses relations avec la Turquie.»

Certains seront sceptiques à la lecture de ces lignes. Mais bien souvent ce sont des personnes qui pensent d’un point de vue purement national plutôt que dans la perspective paneuropéenne plus large offerte par l’UE. Il est important de rappeler l’essence politique du projet européen. En effet, moins de treize ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, qui fut l'un des conflits les plus sanglants, les Communautés européennes, puis l’Union européenne, ont rassemblé d’anciens ennemis autour d’un programme commun de coopération et d’intégration. Cette leçon continue de guider nos ambitions et notre politique étrangère jusqu'à présent.

Une année difficile mais des actions et un dialogue permanents

Lorsque j’ai pris mes fonctions en qualité de haut représentant/vice-président il y a un an, les relations de l’UE avec la Turquie étaient déjà sur le déclin. Dès le départ, j'ai su que la recherche d'une solution pour remédier à cette situation allait constituer l'un des plus grands défis de mon mandat. Les attentes mutuelles découlant de la déclaration conjointe UE-Turquie de 2016, adoptée à la suite du déclenchement de la crise migratoire de 2015, ne se sont pas concrétisées même si cela a contribué à maîtriser les flux migratoires vers l’Europe. À partir de juin 2016, les progrès des négociations d’adhésion ont été timides voire inexistants.

La confrontation au sujet de l’exploitation des ressources en Méditerranée orientale s’est accentuée, conjuguée à des désaccords de longue date sur le contrôle des espaces maritimes entre les États côtiers concernés. Les efforts déployés à Crans Montana pour trouver une solution définitive à la réunification de Chypre ont échoué en 2017. La Turquie a continué à renforcer son engagement régional à l’est et au nord du continent africain ainsi que dans les Balkans occidentaux. En particulier, sa participation active et unilatérale en Syrie et en Libye semble de plus en plus souvent ne pas cadrer avec les intérêts de l’UE elle-même en matière de sécurité ni aux accords conclus entre tous les États membres.

«Les attentes mutuelles découlant de la déclaration conjointe UE-Turquie de 2016, adoptée à la suite du déclenchement de la crise migratoire de 2015, ne se sont pas concrétisées.»

Le protocole d'accord conclu en novembre 2019 entre la Turquie et le gouvernement d’entente nationale libyen, qui recensait les zones économiques exclusives respectives, a suscité de vives inquiétudes et appelé une réaction forte de la part de l’UE. L'accord contenait également des clauses relatives au soutien militaire qui étaient en contradiction avec l’embargo des Nations unies sur les armes imposé à la Libye. Il a été rapidement suivi par le déploiement prolongé de navires turcs d’exploration ou de forage en Méditerranée orientale, ce qui constituait une provocation directe à l’encontre de la Grèce et de Chypre.

De tels agissements avaient déjà eu lieu auparavant et avaient conduit à l’élaboration, par l’UE, d’un régime spécifique de mesures restrictives visant à protéger les eaux chypriotes. Malheureusement, les notifications NAVTEX de la Turquie et le nom des navires «Oruc Reiss» ou «Barbaross», évocateur, sont devenus familiers à Bruxelles.

Nous avons connu une crise majeure en mars 2020. Par l’intermédiaire d'une forte mobilisation médiatique, les plus hautes autorités turques ont encouragé les migrants et les réfugiés à se diriger vers les frontières grecques pour tenter d’entrer dans l’Union européenne. Les autorités grecques ont réagi avec détermination en repoussant cette offensive et l’Union européenne a fait preuve d'une solidarité politique sans faille. Le président du Conseil européen et la présidente de la Commission, rejoints par le président du Parlement européen, se sont immédiatement rendus à la frontière nord de la Grèce en ces moments difficiles. J'ai rejoint le président Michel peu après à Ankara et nous avons eu des échanges intenses avec le président Erdogan et d’autres autorités turques. Quelques jours plus tard, le président Erdogan a effectué un déplacement à Bruxelles.

La stabilité a été rétablie à la frontière. À la demande de la Turquie, l’UE a apporté des précisions sur la mise en œuvre des mesures de soutien aux réfugiés accueillis par ce pays. Nous avons également continué à nous entretenir sur la manière de revenir à un programme pour le développement de relations constructives. Alors que la Turquie semblait être favorable à un nouvel engagement politique fort, j’étais plus enclin à poursuivre la mise en œuvre pratique de la déclaration commune de 2016. Nous avons fait le point de la situation, notamment en ce qui concerne le versement effectif de notre aide en faveur des réfugiés syriens accueillis par la Turquie, et sommes convenus que les deux parties devaient fournir des efforts supplémentaires pour reprendre un dialogue constructif.

Navires de forage et vestiges de guerre anachroniques

Cependant, la poursuite du déploiement de navires de forage et d’exploration turcs dans les eaux adjacentes à Chypre ou à la Grèce a créé un contexte très négatif qui a empêché l’élaboration d’un programme constructif. Je me suis donc rendu en Grèce, à Chypre et en Turquie à la fin du mois de juin. Mon objectif était clair: je voulais examiner, avec les principaux protagonistes, les possibilités d’engager un véritable dialogue qui aiderait à résoudre les questions en suspens. Outre le soutien appuyé tant du président du Conseil européen que de la présidente de la Commission, je tiens également à souligner ici l’énergie diplomatique remarquable déployée par l’Allemagne, à commencer par la chancelière Merkel et par mon cher ami et homologue, Heiko Maas, ministre des affaires étrangères.

«Je voulais examiner, avec les principaux protagonistes, les possibilités d’engager un véritable dialogue qui aiderait à résoudre les questions en suspens.»

Je me suis rendu à la frontière nord de la Grèce et je me suis approché le plus près possible des plates-formes de forage déployées par la Turquie dans une zone proche de la côte chypriote. J'ai également marché de nuit le long de la ligne verte à Nicosie et j’ai vu la ville abandonnée de Varosha, depuis un hélicoptère, sur le territoire contrôlé par les Chypriotes. Ces vestiges de guerre anachroniques, figés dans le passé, témoignent d’un conflit qui perdure au milieu de l’Union européenne; cela m’a profondément troublé et a eu l’effet d’une révélation. Aucun progrès n’avait été accompli depuis ma dernière visite à Varosha en 2005 en tant que président du Parlement européen. Ce déplacement n'a fait que renforcer ma détermination à rechercher des solutions.

Certes, les relations avec la Turquie sont très complexes et revêtent de nombreux aspects, mais je suis parvenu à la conclusion que les désaccords avec la Grèce et la non-résolution du problème chypriote constituaient des éléments essentiels. Le voyage que j'ai effectué à Ankara au mois de juillet l'a confirmé; le ministre des affaires étrangères, M. Çavusoglu, a insisté sur le rôle de la Turquie dans la protection des droits des Chypriotes turcs et expliqué la position de son pays sur l’exploitation des ressources dans les eaux chypriotes. De son côté, le ministre de la défense, M. Hulusi Akar, m'a fait un compte rendu détaillé, du point de vue turc, de l’incident survenu quelques semaines auparavant entre une frégate française et un groupe d’unités navales turques.

M. Çavusoglu a pris congé lors d'une conférence de presse commune au cours de laquelle il a vivement critiqué certains États membres, ainsi que l’UE elle-même, dénonçant des attitudes partiales et peu amicales vis-à-vis de la Turquie. J'ai préféré répondre en langage diplomatique bien que le ton et les formules utilisés par mon hôte turc aient fait naître des doutes quant à savoir si j’avais été suffisamment ferme.

Je ne souhaite pas continuer à faire un compte rendu détaillé des divers efforts que j’ai déployés afin d’essayer de trouver un espace pour un dialogue bilatéral renouvelé entre la Grèce et la Turquie sur les différends maritimes et les mesures visant à instaurer un climat de confiance ou de débattre de la manière de soutenir les efforts fournis par l’ONU pour relancer les pourparlers visant à régler la question chypriote. Il va sans dire qu'il est essentiel que ces deux questions soient traitées par des canaux diplomatiques et des processus techniques appropriés pour créer un espace propice à une relation saine entre l’UE et la Turquie. Ces questions ne peuvent plus être reportées.

Le déplacement que j'ai effectué à Malte à la mi-août pour rencontrer le ministre Çavusoglu a tourné court en raison de la signature d’un accord de partage des zones maritimes entre la Grèce et l’Égypte. En réaction, la Turquie a suspendu la relance prévue des contacts exploratoires avec la Grèce en vue de remédier aux différends maritimes résultant de la reprise, par la Turquie, de ses activités maritimes provocatrices. Cela n'a fait que renforcer ma conviction quant au rôle central que ces deux questions jouent dans les relations entre l’UE et la Turquie.

Programme international de la Turquie

Les relations avec la Turquie ont des racines historiques profondes. Cependant, la direction prise actuellement par ce pays semble l’éloigner davantage de l’UE, notamment sur le plan intérieur, et plus particulièrement en ce qui concerne les libertés fondamentales, mais aussi pour ce qui est de son engagement extérieur. Ce dernier aspect a gagné en importance en 2020, que ce soit en Syrie, en Iraq ou en Libye, où la Turquie a imposé une nouvelle logique dans des moments très difficiles pour le gouvernement d’entente nationale, ou encore dans le Haut-Karabakh où le soutien turc a permis une large victoire de l’Azerbaïdjan.

Je pourrais poursuivre en parlant de sa présence en Afrique orientale, au Sahel ou dans les Balkans occidentaux. La Turquie est devenue une puissance régionale avec laquelle il faut compter et qui a obtenu des succès indéniables. Malheureusement, dans bon nombre de cas, le programme international de la Turquie ne correspond pas vraiment à celui de l’UE et ses méthodes ne sont pas celles de l’UE. Les fortes réticences et les critiques de la Turquie à l’égard de l'opération navale «Irini» lancée par l’UE révèlent des différences fondamentales dans notre compréhension de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU imposant un embargo sur les armes à la Libye.

«La Turquie est devenue une puissance régionale avec laquelle il faut compter, mais son programme international ne correspond pas vraiment à celui de l’UE et ses méthodes ne sont pas celles de l’UE.»

Tous ces événements soulèvent des questions fondamentales quant aux objectifs de la Turquie. Et le fait qu’elle soit candidate à l’adhésion à l’UE lui donne le droit de poser ces questions. Il ne fait aucun doute que nous avons beaucoup à faire pour mener un dialogue sincère et approfondi avec la Turquie sur ces questions et que la Turquie doit, elle aussi, faire des progrès pour y répondre.

Si je me félicite sincèrement des déclarations faites par les fonctionnaires turcs, même au plus haut niveau, affirmant l’intérêt stratégique de la Turquie à adhérer à l’UE, il est important que ces déclarations soient suivies d'actes qui confirment ces intentions. Cependant, les relations ne peuvent pas être à sens unique. L’UE doit également montrer à la Turquie qu’elle serait accueillie comme un membre de la famille si elle respecte sa part des engagements. Le programme pour le développement de relations constructives, adopté dans la déclaration commune de 2016, joue à cet égard un rôle essentiel.

Coopération et confiance pour inverser cette tendance négative

Nous devons trouver une solution pour sortir de cette dynamique de représailles et rétablir la coopération et la confiance. C’est le principal message qui est ressorti du Conseil européen du mois d’octobre et qui a été repris la semaine dernière. Je crois qu'aujourd’hui la Turquie fait preuve d'une plus grande compréhension à cet égard qu'au mois d'octobre.

La situation ne s’est toutefois pas fondamentalement améliorée. En conséquence, notre évaluation globale de l’année se doit d’être négative. Mais nous avons également la possibilité de redresser la situation et c’est ce que nous devons faire.
Il est fort probable que, si nous continuons dans cette spirale négative, l’UE devra adopter des mesures fortes pour convaincre la Turquie qu’elle est sérieuse et déterminée à garantir le respect de nos intérêts. J’en rendrai compte aux dirigeants européens en mars 2021.

Comme je l'ai dit, l’établissement d’une relation de coopération solide avec la Turquie contribuerait sensiblement à la stabilité en Europe. De la même manière, la Turquie pourra difficilement trouver un meilleur partenaire que l’UE. Nos économies sont liées; l’UE est de loin le premier partenaire de la Turquie en ce qui concerne les importations et les exportations ainsi qu'une source d’investissements. En 2019, les exportations de marchandises de l’UE vers la Turquie se chiffraient à 68 milliards d’euros et les importations en provenance de Turquie s’élevaient à 70 milliards d’euros. En outre, de nombreux citoyens vivent, travaillent et voyageant par-delà nos frontières.

La prospérité et la sécurité de la Turquie, en tant qu’alliée de l’OTAN, nécessitent une relation étroite avec l’UE. Il n’y a pas d’autre solution viable à cet égard. En outre, selon les sondages les plus récents, une grande partie de la population turque continue à voir l’UE comme un exemple utile pour la poursuite de son développement.

Nous avons encore la possibilité de réorienter nos relations. L’UE tend la main à la Turquie en espérant qu’elle la saisira et le programme présenté par les dirigeants de l’UE est clair. Je suis prêt, en coopération avec la Commission et les États membres, à examiner nos propositions relatives à un programme pour le développement de relations constructives avec la Turquie et à étudier les moyens de faire avancer nos relations. Cela pourrait notamment passer par le renforcement de la coopération régionale grâce à l'organisation d'une conférence sur la Méditerranée orientale. Mais pour que tout cela soit possible, les agissements qui peuvent être considérés comme agressifs ou contraires aux intérêts de l’UE doivent cesser.

Nous devons garantir la reprise du dialogue avec la Grèce et la relance des pourparlers visant à régler la question chypriote; ces pourparlers doivent eux aussi aboutir à un résultat satisfaisant et ne peuvent se poursuivre indéfiniment. Le temps joue contre nous en l’espèce. Nous devons dialoguer en toute franchise et avec fermeté au sujet des conflits régionaux et développer une meilleure compréhension commune de la manière de les traiter dans le respect des intérêts mutuels.

«Nous avons encore la possibilité de réorienter nos relations. L’UE tend la main à la Turquie en espérant qu’elle la saisira.»

Certains peuvent penser que je suis un rêveur et que ce programme ne peut tout simplement pas se concrétiser. Une chose est sûre: cela n'arrivera pas si nous n’essayons pas. Outre le fait que la Turquie doit prendre des mesures claires et mettre fin à ses agissements et à ses discours négatifs de ces derniers mois, nous devons trouver un moyen de revenir à un dialogue honnête et efficace ainsi qu’à une détermination et un engagement sans faille de toutes les parties, y compris des États membres de l’UE concernés au premier chef. Nous devons retrouver toute l’énergie nécessaire pour échanger entre nous et non les uns contre les autres.

Pour être franc, l’alternative est la suivante: avancer pour élaborer un programme mutuellement avantageux ou subir les conséquences de nos malentendus réciproques. Je n'ai aucune hésitation quant à mon choix.

 

 

 

 

 

 

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