Entretien avec Robert Cooper, diplomate de l’UE, sur la Birmanie

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«Quand j’étais là-bas en juin dernier, on savait que quelque chose, qu’un changement était sur le point de se produire. Mais nous ne savions pas sous quelle forme».

Fraîchement revenu de Birmanie, après les élections partielles historiques qui s’y sont tenues, le conseiller du service européen pour l’action extérieure Robert Cooper fait part de ses impressions et de ses observations.

Sa visite a précédé celle de la responsable des affaires étrangères pour l’UE, Catherine Ashton, en Birmanie (Myanmar), à la fin de ce mois. Les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne discuteront également des sanctions à l’égard de la Birmanie lors de leur réunion du 23 avril.

Depuis juin dernier, M. Cooper s’est rendu à quatre reprises en Birmanie et à chaque fois, il s’est rendu compte du changement progressif qui s’installait dans ce pays.

«Lorsque je me suis rendu là-bas à Noël, de nombreux prisonniers politiques avaient déjà été libérés».

Ces évènements ont coïncidé avec l’acceptation par le gouvernement d’une modification de la loi électorale permettant à la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung Sang Suu Kyi de sortir du placard et de se faire enregistrer en tant que parti politique. Passant du statut d’organisation clandestine illégale à celui de mouvement politique à part entière, la LND envisageait ces élections partielles comme une occasion de faire entendre la voix du peuple birman. Bien que ces élections partielles ne concernaient que 44 sièges au Parlement (environ 7 % du total), le fait que des élections aient pu avoir lieu est extrêmement important. Si ces élections ne changeront pas de manière radicale la composition du gouvernement, elles ont au moins permis au peuple d’exprimer clairement sa volonté.

M. Cooper décrit ces élections comme «l’effondrement du mur de Berlin en Birmanie: tout ce qu’on voulait, c’est être là-bas pour en être témoin».  C’est pourquoi il a décidé de se rendre en Birmanie avant les élections. Par un heureux coup du sort, les autorités birmanes ont autorisé les observateurs de l’UE à être présents pour observer les élections, à la grande surprise de M. Cooper. Cette décision a néanmoins prouvé que les Birmans prenaient ces élections au sérieux.

Nombreux sont ceux qui se sont demandés ce qui avait amené ces changements significatifs en Birmanie. Pour un pays isolé depuis les années 60, les changements rapides qui sont intervenus nous amènent à nous demander ce qui a pu inciter les autorités à entreprendre cette mue politique radicale.

«Il s’agit du gouvernement d’un pays que nous connaissons mal et il est donc difficile de mettre exactement le doigt sur les raisons de ce changement ou la manière dont les décisions sont prises. Souvent, dans bien des pays, les décisions sont prises par très peu de gens».

En partant de ce constat, M. Cooper pense qu’on peut attribuer en grande partie ce qui est arrivé aux mesures prises par le président Thein Sein. D’après M. Cooper, en accédant au pouvoir, le président s’est dit qu’il avait la possibilité de mettre son pays sur des rails différents.

«Ce qu’on entend le plus souvent au sujet du président, c’est qu’il s’agit de quelqu’un qui veut diriger efficacement son pays».

Selon M. Cooper, certains signes indiquent que le président Sein est conscient de l’énorme retard qu’a pris la Birmanie sur ses voisins et sait qu’elle a urgemment besoin de se développer, tant sur le plan politique qu’économique. La première étape de la lutte contre les inégalités économiques consiste à s’attaquer aux inégalités politiques. L’approche adoptée en Birmanie est double: il s’agit tout d’abord de faire en sorte que le gouvernement et le parlement soient représentatifs du peuple et, ensuite, de chercher à mettre fin aux violences qui ravagent certaines régions du pays depuis 45 ans. Un pays en conflit permanent n’offre que très peu de possibilités d’investissement.

Si des signes encourageants laissent entendre que les changements apportés vont perdurer dans le temps, M. Cooper a également observé que plusieurs généraux, en plus du président Sein, ont quitté le pouvoir militaire pour occuper des postes au gouvernement civil.

«Rien n’est irréversible et quelque chose dans cette amélioration semble trop beau pour être vrai, mais il faut tout de même dire qu’à chaque nouvelle étape franchie, il est plus difficile de reculer. La prochaine grande étape consistera à ce qu’Aung Sang Suu Kyi et les autres membres victorieux de la LND prennent leur siège au parlement et se mettent à travailler dans le système parlementaire. Il s’agit là d’une autre grande étape, car une fois franchie, il sera plus difficile d’arrêter ces personnes et de les mettre en prison», explique M. Cooper.

Au sujet des élections, M. Cooper souligne une fois de plus la demande inattendue adressée à l’UE pour que celle-ci envoie une mission d’observation électorale en Birmanie. Une fois sur place, la mission a eu la deuxième surprise d’apprendre qu’elle pouvait aller où bon lui semblait et observer le déroulement des votes comme elle le souhaitait.

Cet accès tout à fait inédit a permis aux observateurs de véritablement ressentir le sentiment jubilatoire du peuple birman.

M. Cooper a expliqué qu’au centre de comptage de Yangon, à chaque fois qu’un vote pour la LND était comptabilisé et annoncé, une clameur sortait de la foule, médusée par ce qu’elle voyait.

«Oui, il y avait de l’enthousiasme, mais aussi de la satisfaction à l’idée d’enfin pouvoir voter pour la personne qu’ils voulaient. Le processus entier a été pris très au sérieux».

Pour l’anecdote, M. Cooper a expliqué avoir entendu l’histoire d’une femme qui affirmait s’être entraînée à voter pendant quatre jours, non pas seulement par enthousiasme, mais aussi parce que comme bon nombre de ses compatriotes, elle était analphabète, et que l’idée d’écrire, de lire et puis de voter lui était tout simplement étrangère.

Dans les centres électoraux mêmes, M. Cooper a constaté qu’il régnait une bonne ambiance et que tout se passait très correctement. Ce qui l’a le plus frappé, c’est la sensation que ces élections étaient exactement les mêmes que celles dans lesquelles il vote, chez lui. Depuis les bureaux de vote où ils se trouvaient, les observateurs ont globalement constaté qu’il s’agissait d’élections bien organisées et bien gérées.

Cela étant, quelques problèmes évidents ont néanmoins été soulignés, comme le processus de réclamation établi en vertu de la loi électorale. À chaque plainte déposée, une taxe était demandée. Et si la plainte était rejetée, une peine de prison attendait le plaignant.

En ce qui concerne le rôle que peuvent jouer l’UE et les autres organisations internationales, M. Cooper a expliqué que la première chose que la communauté internationale devait reconnaître, c’est l’ampleur des changements apportés, qui doit être prise en considération dans le cadre des relations entre la Birmanie et le reste du monde.

«On peut par exemple le faire en modifiant les sanctions. La situation a tellement changé qu’il est pour moi inconcevable de maintenir les sanctions appliquées pour le moment».

Sur la question générale des sanctions, M. Cooper insiste sur le fait que l’approche adoptée par l’UE vise à ce que l’existence de sanctions «prouve que nous nous soucions de la Birmanie».

«La Birmanie est un pays duquel un certain nombre de pays européens se sentent proches et dont ils se soucient, pour diverses raisons. C’est pourquoi nous lui imposons des sanctions. Par contre, lorsqu’un pays s’engage sur la bonne voie, nous devons mener une politique tout aussi active de collaboration, afin de solidifier le changement. Je pense que le moment est arrivé de faire cette transition en Birmanie, d’abandonner les messages négatifs au profit d’un engagement positif».

Selon M. Cooper, la principale ressource de la Birmanie, ce sont ses habitants, qui, il insiste, ont un instinct de survie incroyable. Malgré une pauvreté abjecte, ils continuent à faire preuve d’une résistance jamais vue.

«Je suis toujours impressionné par la décence, l’engagement et la patience du peuple birman».

L’impression durable qu’il a ramenée de sa toute dernière visite est la volonté du peuple birman d’aller de l’avant et de se tourner vers l’avenir, au lieu de s’attarder sur le passé.

Robert Cooper est conseiller au service européen pour l’action extérieure. Il est un diplomate européen de longue date, ayant auparavant travaillé avec le ministère des affaires étrangères britannique. Il est également un auteur et un universitaire de renommée internationale.

La question de la Birmanie (Myanmar) a été abordée par Catherine Ashton et le Parlement européen le 17 avril.